dimanche 9 mars 2008

Su Dongpo


Su Dongpo, la montagne

J’avais demandé à Weiyi une calligraphie pour rendre l’idée suivante : « Le détour par une autre culture permet de mieux comprendre sa propre culture. »
Après avoir longtemps hésité, elle a calligraphié ce poème de Su Dongpo dont le sens général est : « on ne voit pas la montagne lorsque l’on est dans la montagne. »

Cette idée je l’ai d’abord trouvé en lisant Claude Lévi-Strauss : « Quand les Jésuites ont fait du grec et du latin la base de la formation intellectuelle, n’était ce pas une première forme d’ethnologie ? On reconnaissait qu’aucune civilisation ne peut se penser elle-même, si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme à la comparaison. » Lévi-Strauss parle de technique du dépaysement : « Le premier effet bénéfique de cette technique c’est de percevoir à distance sa propre culture, de se percevoir soi-même dans la perspective des autres. C’est ce qu’avait bien compris Segalen à Tahiti, en Chine, il découvre tout autant l’extrême singularité de Paris ou de la Bretagne….Il est intéressant de voir les historiens décrire une expérience analogue. Ainsi Braudel : une semaine à Londres pour un Français ne lui fera peut-être pas mieux comprendre l’Angleterre, mais il ne verra plus la France de la même manière ». [1]

Mon expérience personnelle a faite sienne cette idée lorsque j’ai commencé à voyager. D’une manière générale, je pense que l’on apprécie mieux une chose lorsqu’on la voit d’un point de vue extérieur, lorsqu’on la met en perspective. Ainsi lorsque l’on est proche de la retraite on commence à considérer son activité professionnelle du point de vue, dans la perspective de la retraite. Et cette activité professionnelle qui fut peut-être parfois lourde commence à devenir précieuse lorsque l’on sait qu’on va la quitter.

Cette technique du dépaysement que l’ethnologue Claude Lévi-Strauss est allé cherché dans les sociétés amérindiennes, le philosophe François Jullien, qui emploie également le terme de dépaysement, la trouve dans l’étude de la pensée chinoise.

Dépaysement, détour, François Jullien revient très souvent sur cette notion. Il en a même fait le titre d’un de ses livres : « Le détour et l’accès » ou comment accéder par le détour.
« Comme une fenêtre de plus s’ouvrant sur un autre coin de ciel : l’esprit y voit un autre fragment de paysage en même temps que plus de lumière à l’intérieur.- Philosopher, c’est s’écarter. » « Comment pense t-on ? » nous dit François Jullien : « on pense par écarts. On pense par tensions. » [2]
C’est en faisant travailler l’écart entre notre pensée et d’autres pensée (pour François Jullien, la pensée chinoise « que se rouvrent enfin des chemins qu’elle avait cru fermés, ou définitivement dépassés, chemins perdus qui ne menaient à rien, et dont on redécouvre soudain, dans cet ailleurs de la Chine, d’autres fécondités possibles. » [2]
On l’aura compris cette recherche des écarts postule une étude des autres cultures « sans séduction ni rejet, sans mystère ni conversion. ». [2]
Faisant remarquer l’importance du dialogue entre les cultures, François Jullien rappelle l’étymologie du mot dialogue où l’on retrouve « le dia de l’écart et le logos de l’intelligible, de la compréhension. » [2]

Cette mise en perspective de notre propre culture permet de réinterroger et donc de mieux comprendre des notions qui nous paraissent aller de soi comme : vérité, création, liberté.

Francois Jullien et Pierre Ryckmans font remarquer que notre conception de la beauté est fondée sur une catégorie qui nous parait aller de soi : la Beauté. « Or, les Arts de peindre en Chine ancienne ne parlent quasiment pas de « beauté » mais de « transmettre », à travers les formes esquissées, une dimension d’esprit. » [2]

Mais s’il est vrai que la pensée fonctionne par écarts, il y a lieu de s’inquiéter de la tendance à l’uniformisation actuelle. Il y a urgence à protéger la diversité culturelle.
François Jullien : Avec l’uniformisation de la pensée « se trouvent ainsi reléguées des formes d’intelligence et recouverts des gisements théoriques (ou plutôt à gain théorique) qui peu à peu s’ensevelissent ». [2]
Et Claude Lévi-Strauss, il y a plus de 50 ans, signalait l’urgence qu’il y avait à saisir le miroir tendu par des civilisations en voie de disparition avant que « l’arc en ciel des cultures humaines n’ait fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ». [3)

A suivre,
Jean-Louis

[1] Extraits d’un livre que Marcel Hanaff consacre à Claude Lévi-Strauss
[2] François Jullien : « Chemin faisant »
[3] Claude Lévi-Strauss : « Tristes Tropiques »

1 commentaire:

baixue a dit…

extraordinaire cette calligraphie !!
bravo Weiyi!