lundi 31 mars 2008

Le débat sur l'altérité

3. Sur la traduction et les commentaires

Jullien nous dit que si on traduit à la manière de Billeter (traduction naturelle) est ce que cela vaut la peine d’aller lire ailleurs. Je crois qu’il y a là un faux procès. J’en reviens à l’argumentation de Billeter qui dit que la traduction « naturelle » permet de voir les différences. Je pense avec lui que si l’on ne comprend pas la traduction, on ne peut avancer plus loin. Ne risque-t-on pas de désintéresser le lecteur ? Je trouve intéressante la démarche de Billeter de nous prendre par la main et de nous proposer une lecture compréhensible de ce texte. Peut être a-t-il tort alors d’appeler sa lecture une « traduction ». Peut être devrait il l’appeler exégèse ou plutôt « commentaire » du Zhuangzi et rejoignant par là même la tradition si chinoise du commentaire.

Reprenons l’exemple de la traduction du texte de Zhuangzi sur l’avènement de la vie (qui me rappelle d’ailleurs le texte sur les dix mille êtres).
Traduction proposée par Billeter :« Quelque chose qui avait d’abord existé dans l’indistinction première s’était transformé en souffle »
Traduction proposée par Jullien : « Au sein de la confusion et de l’indistinction, par modification, il y a du souffle »
Peut être la traduction de Jullien est moins occidentalisée mais elle me semble moins claire. Il reproche à Billeter l’utilisation du mot «quelque chose» qui selon lui ramène au questionnement occidental sur l’origine de cette chose et ce qu’il y avait avant (la création). Mais sa traduction, qui certes met plus en avant un processus, utilise le mot modification. A mon sens, les questions que Jullien pose sur l’origine du « quelque chose » de Billeter peuvent parfaitement se retourner sur l’origine de « la modification » de Jullien.

Une autre illustration de cette différence de point de vue en est la traduction de la maxime taoïste : "无为而不无为 wu wei er wu bu wei". Là où Billeter propose la traduction « qui ne force rien peut tout », Jullien propose plutôt : "ne pas agir mais/d'où ne pas non agir". L'idée exprimée par cette maxime est, me semble-t-il plus clairement rendue par la traduction de Billeter que dans celle de Jullien. La forme de la traduction de Jullien est par contre plus proche du texte chinois. Par contre la traduction du 而 par « mais/d'où » est peu élégante.

Par ailleurs, si Billeter n’a manifestement pas bien compris le travail de Jullien, ce dernier ne semble pas avoir compris non plus certains points de traduction de Billeter. Par exemple il lui reproche d’utiliser dans ses traductions le mot « acte » mot occidental qui renvoie au problème métaphysique de la liberté de l’homme. Or selon la traduction que Billeter propose, il ne s’agit pas d’actes philosophiques impliquant responsabilité, choix et conséquences, mais tout simplement d’actes liés à l’apprentissage d’un geste et dans lesquels la conscience est elle aussi impliquée, surtout dans les débuts de l’apprentissage. Par ailleurs Jullien n’hésite pas à utiliser lui-même le verbe agir dans la traduction qu’il propose du fameux « wu wei er bu wu wei ».

Sur l’utilisation des commentaires, Jullien et Billeter là encore ne sont pas du même avis. Billeter ne tient pas compte des commentaires alors que Jullien dit que le commentateur se donne pour charge d’expliciter le texte en le développant sans apporter son propre point de vue sur lui. Pour ma part, j’aurais tendance à donner raison à Billeter car j’imagine mal le développement « objectif » d’un texte. Il me semble que le commentateur développe le sens qu’il a compris du texte. Ainsi, Billeter dans ses leçons sur Zhuangzi dit que tous les commentaires sur le Zhuangzi sont dominés par le commentaire philosophique de Guoxiang (mort en 310). Or Billeter propose une traduction du texte initial qui ne suit pas la lecture de Guoxiang . Par ailleurs Jullien reconnaît que certains commentaires ont dénaturé le sens premier du texte. Il cite dans son livre (p127) un texte du poète Li He qui a été rendu illisible par les commentaires qui en ont été fait par la suite, commentaires corrosifs qu’il attribue d’ailleurs bien à l’idéologie impériale dominante. Si Billeter a peut être eu raison de s’affranchir des commentaires en ce qui concerne Zhuangzi, peut il en faire un principe général ?

Pour approfondir ce dernier point, il serait intéressant d’étudier quelles sont les caractéristiques de la langue classique chinoise. Par ailleurs, il reste à élucider un point qui fait désaccord entre les deux protagonistes : dans quelle langue a été écrit le Zhuangzi ?

Olivier

3 commentaires:

le blog de chinafi a dit…

Sur le site suivant, on trouve le programme des rencontres littéraires du Printemps du Livre à Cassis, François Jullien y est - en particulier - attendu :
http://www.printempsdulivre-cassis.org/
Françoise

Olivier a dit…

Merci Françoise pour cette information. Je vais essayer d'y faire un tour.
Y a-t-il d'autres amateurs ?

Olivier

Nicole a dit…

Amatrice certes et curieuse qui + est mais absente de la région à la période requise, je ne pourrais m'y rendre et je le regrette beaucoup...