samedi 3 décembre 2016

Respect des Anciens : transmission ou passéisme

L’attachement au passé est un sujet qui me touche beaucoup et qui semble être à la mode. Pourtant parler de l’attachement au passé ne veut pas dire grand-chose si l’on n’indique pas ce que l’on met dans cette notion. En effet, des personnalités de sensibilité très différentes proclament cet attachement en y mettant des valeurs parfois opposées.

Encouragé par des échos selon lesquels le blog continue à être lu malgré le ralentissement des activités de Chinafi, je vous propose d’examiner très succinctement les raisons de cet attachement au passé chez trois grands « passéistes » : Confucius, Claude Lévi-Strauss et Georges Brassens.

Confucius
La Voie de Confucius c’est la Voie des Anciens, celle des Sages Rois de l’Antiquité, la Voie de Wen et Wu. Il le proclame dans une phrase célèbre des Entretiens : « Je transmets, je n’invente rien…J’aime l’Antiquité » VII,1. (Traduction Pierre Ryckmans.) Pourtant l’enseignement de Confucius avant d’être récupéré et parfois déformé fut extrêmement novateur. Alors pourquoi cette référence constante à l’Antiquité ? Nicolas Zufferey dans son Introduction à la pensé chinoise avance une explication. Confier ses idées au passé permet, peut-être de mieux les faire accepter. Des idées neuves s’imposent parfois plus facilement quand on en attribue la paternité aux Anciens. On peut, peut-être, également voir dans cette référence à l’Antiquité une cohérence avec l’attachement aux rites, au culte ancestral et à la piété filiale. Les rites établissent, entre autres, un lien entre les générations. Les hommes d'aujourd’hui retrouvent les gestes et les paroles du passé. Comme le culte des Ancêtres et la piété filiale, les rites témoignent d’une fidélité envers les Anciens. Cette fidélité est un moyen de lutter contre la mort et contre l’oubli qui est une deuxième mort. C’est aussi le moyen de trouver des racines.

Claude Lévi-Strauss
Le premier travail d’un ethnologue, s’il veut comprendre les sociétés qu’il étudie et en retour la sienne propre, c’est de se débarrasser de ses préjugés, de ses a priori, de ses habitudes de pensée. Il doit donc opérer un décentrement par rapport à son moi et à ses présupposés ce qui peut être favorisé par un voyage dans l’espace ou dans le temps. Mais le mieux est encore de citer notre auteur : « Quand les hommes du Moyen-âge et de la Renaissance ont redécouvert l’antiquité gréco-romaine, et quand les Jésuites ont fait du grec et du latin la base de la formation intellectuelle, n’était-ce pas une première forme d’ethnologie ? On reconnaissait qu’aucune civilisation ne peut se penser elle-même, si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de base de comparaison. La Renaissance a retrouvé, dans la littérature ancienne, des notions et des méthodes oubliées ; mais plus encore, le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d’autres temps et d’autres lieux.
Ceux qui critiquent l’enseignement classique auraient tort de s’y tromper : si l’apprentissage du grec et du latin se réduisait à l’acquisition éphémère des rudiments de langues mortes, il ne servirait pas à grand-chose. Mais – les professeurs du secondaire le savent bien – à travers la langue et les textes, l’élève s’initie à une méthode intellectuelle qui est celle même de l’ethnographie, et que j’appellerais volontiers la technique du dépaysement. »
Claude Lévi-Strauss, Les trois humanismes article paru dans la revue Demain en 1956 et repris dans Anthropologie structurale II.

Georges Brassens
Georges Brassens a exprimé dans de nombreuses chansons son attachement au passé, aux « neiges d’antan ».
Je vous en propose trois ci-dessous :

- Le moyenâgeux :




- Le Grand Pan




- Le passéiste



Je ne veux pas paraphraser Brassens en affaiblissant la beauté de ses vers. Je vous laisse découvrir ou redécouvrir ces merveilleuses chansons.

Brassens sait bien qu’on peut lui reprocher sa « morose délectation ». En fait, il ne s’agit pas de s’engager dans le débat stérile de savoir « si c’était mieux avant ». On parle du devoir de mémoire en le limitant souvent aux crimes perpétrés dans le passé. On espère ainsi que ces crimes ne se reproduisent plus. Mais ce devoir de mémoire peut porter aussi sur la richesse du passé qui peut continuer à nous enrichir. L’attachement au passé ce peut-être aussi le souhait que les générations passées continuent à vivre en nous. Dit par Brassens c’est plus joli :

Le feu des étoiles éteintes
M’éclaire encore,
Et j’entends l’Angélus qui tinte
Aux clochers morts
Brassens, Le passéiste.

Jean-Louis.

mardi 15 novembre 2016

Carrières de lumières et Baux de provence

Un petit groupe s'est retrouvé ce dimanche pour visiter les Carrières de Lumières des Baux de Provence.Le diaporama est consacré à Chagall (avec un petit préambule autour d'Alice aux pays des merveilles). Ce spectacle, vraiment exceptionnel, donne l’occasion de redécouvrir l’oeuvre significative de Marc Chagall.
"Numérisés et projetés sur les 5000 m² des Carrières de Lumières avec des murs allant jusqu’à 14 mètres de hauteur, les chefs-d’oeuvre les plus évocateurs de Chagall dialoguent avec le visiteur, pour une expérience novatrice, spectaculaire et particulièrement dynamique".
Pour en savoir plus :carrieres-lumieres.com

Voici quelques photos de notre arrêt pique-nique, rapide car il faisait plutôt froid mais fort sympathique.
Il nous manquait Jean-Louis et la qualité du reportage et des photos s'en ressent!




Une visite du village des Baux et un arrêt au chaud dans un bar pour des échanges enjoués et chaleureux ont clôturé cette journée.

Françoise

lundi 17 octobre 2016

Le meurtre de Chaos


Dans un commentaire récent, Françoise évoquait la possibilité d’un thé philo. Je ne sais pas si cette initiative aura une suite mais pour vous mettre le thé à la bouche, je vous propose un nouveau thème (comme la culture chinoise en offre des centaines) : le meurtre de Chaos.

Le personnage de Chaos et son meurtre apparaissent dans la mythologie grecque et dans un apologue de Zhuangzi. Mais son meurtre revêt une signification différente selon le récit auquel on se réfère. A travers ces différences ce sont deux conceptions de la naissance du monde et plus généralement deux visions du monde que l’on découvre.

La mythologie grecque, pour notre culture, ce sont d’abord de belles histoires à l’origine, même si nous l’avons oublié, de très nombreuses expressions que nous employons tous les jours. Ainsi derrière l’expression « une pomme de discorde » ou encore « jurer comme un charretier » se trouvent de merveilleux récits. Mais plus profondément les mythes grecs véhiculent une vision du monde qui nous imprègne encore aujourd’hui. Il en va de même des apologues de Zhuangzi ou des propos de Confucius pour la culture chinoise.

Voyons d’abord le personnage de Chaos dans la mythologie grecque. C’est le dieu primordial, le plus ancien, celui qui est au commencement du monde. Luc Ferry dans La sagesse des Mythes le définit à la suite d’Hésiode et d’Apollodore comme un abime, un trou noir au sein duquel on ne rencontre nul être identifiable, rien que l’on puisse distinguer. Ce n’est que peu à peu que le monde ordonné va naître de ce désordre, de cette indistinction initiale. Et il faudra bien des luttes, bien des guerres entre les dieux qui sont racontées dans des histoires pleines de bruit et de fureur pour que les dieux de l’Olympe avec à leur tête Zeus sortent vainqueur des forces du chaos représentées notamment par les Titans. Dans la mythologie grecque la victoire des Olympiens, la sortie du chaos, de l’indistinction est représentée comme un progrès.

Il en va tout autrement dans l’histoire de Chaos racontée à la fin du chapitre VII du Zhuangzi. Chaos, c’est l’empereur du Centre représentant lui aussi l’indistinction. Il ne possède d’ailleurs aucun organe sensoriel lui permettant de distinguer le monde. Croyant bien faire ses collègues, l’empereur de la mer du Sud et l’empereur de la mer du Nord vont lui percer des orifices pour qu’il puisse sortir de l’indistinction. Mais dans la fable de Zhuangzi, contrairement au mythe grec, la fin de la confusion conduit au désastre et à la mort de Chaos. La fin de l’indistinction est perçue non comme un progrès mais comme un appauvrissement. On aura reconnu dans le personnage de Chaos un proche parent du Vide des taoïstes. Voici ce que nous dit Jean Lévi dans ses Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu : « Chaos a reçu des organes sensoriels. Ce gain est une perte nous dit Tchouang-Tseu » Pourquoi ? « L’acquisition des organes sensoriels se traduit par une catastrophe … Tout, en dedans de lui-même, était un merveilleux pêle-mêle. En s’ouvrant au monde, cette confusion qu’il tenait enfermée en lui s’écoule et se disperse par les orifices malencontreusement ménagés dans sa face lisse et impénétrable. Dans un même temps, par un mouvement inverse, à la faveur de ces fentes, le monde extérieur fait irruption à l’intérieur, envahissant sa subjectivité, la réduisant en esclavage et pour finir, annihilant son souffle vital. »

Dans le cadre de cet article je n’ai pu faire qu’un résumé extrêmement succinct et pauvre de ces deux histoires et de leur signification. Mais encore une fois le but de cet article était seulement une invitation à aller plus loin. Si vous voulez les découvrir ces récits dans toute leur richesse je vous invite à vous reporter aux livres de Jean-Pierre Vernant ou de Luc Ferry pour la mythologie grecque et aux traductions de Jean Lévi pour les apologues de Zhuangzi ou encore … aux échanges que l’on pourrait avoir autour d’un bol de thé.
Jean-Louis

dimanche 25 septembre 2016

Pop Philo

Le bouddhisme, comme on le sait, fait partie avec le confucianisme et le taoïsme des « trois Enseignements" (san jiao) fondateurs de la pensée chinoise.

Dans son Histoire de la pensée chinoise Anne Cheng signale que "notre plus grande illusion et c’est l’intuition centrale du bouddhisme – est la conviction que nous avons de constituer chacun un moi permanent". Elle cite Bernard Faure qui souligne que "La notion d’absence de moi…est la plus difficile à saisir tant elle contredit notre conviction intime….C’est l’ontologie tout entière, la croyance en l’être et en la substance qui défaille" Bernard Faure, Bouddhismes, philosophies et religions.

Comment comprendre et faire comprendre cette notion d’absence de moi, de vacuité du moi, cette notion d’anatman, fondement du bouddhisme ?

Jeudi dernier l’émission télévisée "La grande Librairie" était consacrée à Tintin. Marianne Chaillan, professeur de philosophie dans un collège de Marseille, parlait de la pop philo. Ce concept inventé par Gilles Deleuze dans les années 70 repose sur l’idée d’une connexion possible entre la philosophie et la « pop culture » entendue comme l’ensemble des productions culturelles de masse du monde contemporain. A titre d’exemple Marianne Chaillan expliqua comment le diptyque Le Secret de la Licorne et Le trésor de Rackham Le Rouge pouvaient nous ouvrir à une certaine conception philosophique du bonheur

Jeudi dernier également, mon prof. de guitare me montrait une vidéo de Thomas Dutronc sur sa chanson « Qui je suis ? ». Ce fut l’illumination subite. Je venais à la fois de comprendre la notion d’anatman et le Chan (Zen au Japon).

Voici quelques paroles de cette chanson :

Je suis qu'un reflet pour la glace.
Un CV pour la place,
Un ange pour ma grand-mère,
Un grain de poussière pour l'univers.
Je suis qu'un compte pour ma banque,
X pour la file d'attente
.
Toutes ces étiquettes
Qu'on me colle sur le dos, ça m’inquiète...
Oh, j'aimerais tant savoir si un jour,
Je pourrais savoir qui je suis...

J'aimerais tant savoir si un jour,
Je pourrais savoir qui je serons, qui je fus,
Qui je suis quand je ne suis pas dans ton lit !
Je suis qu'un beauf' pour ta sœur

Qui je suis quand je ne suis pas,
Qui nous sommes quand je ne suis pas,
Qui tu es quand je ne suis pas dans ton lit ...


On ne peut mieux décrire la notion d’impermanence du moi, d’absence, de vacuité du moi. La vidéo renforce cette compréhension. On voit plusieurs Thomas illustrant le pluriel « qui je serons ... ».

Je vous invite à écouter cette chanson qu’aurait aimée Gautama Sâkyamuni. En plus pour les amateurs de guitare un beau solo de cet instrument.




Si vous n’avez pas pu voir l’émission télévisée vous trouverez ci-dessous un extrait où Marianne Chaillan nous parle de la pop philo et de Tintin.



Jean-Louis


mercredi 21 septembre 2016

Conférence : la querelles des vins : France, Chine et mondialisation le 5 octobre à 18h30 à la Bibliothèque départementale



Mercredi 5 octobre à 18h30 aura lieu à la bibliothèque départementale (les archives) une conférence intitulée :

La querelles des vins : France, Chine et mondialisation

Avec Boris Petric, anthropologue, CNRS, Centre Norbert Elias, EHESS

Cette conférence analysera en quoi cette nouvelle querelle des vins n’oppose pas seulement deux pays mais amène à s’interroger sur des tensions concernant un choix en matière de modèles viticoles.


A bientôt

Olivier


jeudi 15 septembre 2016

Les Travailleurs chinois pendant la Grande Guerre


Je vous transmets ce message de notre ami Yves :

 " J'ai le plaisir de vous informer que je donne une conférence sur les travailleurs chinois pendant la Grande Guerre (version revue et corrigée) en coanimation avec Marion Decome, docteure en études culturelles chinoises, auteure d'une thèse intitulée "La formation du discours conventionnel français sur les Chinois: une approche littéraire, 1840-1945". Cette conférence aura lieu le 16 octobre 2016 à 16 heures au cinéma "Le Comédia" rue Paul Vaillant-Couturier à Miramas, à 200 mètres du parc de stationnement Place Jourdan".

 Je pense que beaucoup d'entre vous se souviennent de sa conférence précédente fort intéressante :
 http://blogchinafi.blogspot.fr/2011/09/les-travailleurs-chinois-pendant-la.html

Et comme nous n'avons pas tous une mémoire exceptionnelle et que ce sera une nouvelle version enrichie,  cela vaut la peine d'y aller :

Dimanche 16 octobre à 16 h à Miramas 
Cinéma "Le Comedia,rue Paul Vaillant-Couturier 
(prkg Place Jourdan)

A bientôt.

Françoise

mardi 5 juillet 2016

La soirée chez Anne


C'était ce samedi 2 juillet. Une soirée bien sympathique !
Un grand merci à Anne pour son accueil et à Jean-Mi pour les photos.
Jean-Louis

lundi 23 mai 2016

Festival du cinéma chinois à Marseille


J'ai le plaisir de vous communiquer le programme du festival du cinéma chinois à Marseille qui aura lieu au cinéma Le Prado du lundi 30 mai au vendredi 3 juin.
Merci d'en faire une large publicité autour de vous.
Olivier

lundi 9 mai 2016

L'oiseau bleu, Dionysos, Un paria des îles



Pourquoi rassembler dans un même article un conte chinois, un mythe grec et un roman anglais ? C’est qu’ils ont un thème commun : l’Autre, l’altérité.

Le conte chinois, L’oiseau bleu, est résumé par Françoise dans un commentaire à son article sur le film The assassin. Je vous y renvoie. Voici ce qu’elle écrit en conclusion de son commentaire : l’homme ne peut pas vivre en se cherchant lui-même ou un double identique mais bien dans le rapport à l’autre, dans l’altérité. Cette conclusion convient parfaitement aux deux autres récits : le mythe de Dionysos et le roman de Joseph Conrad : Un paria des îles.

De Dionysos je savais qu’il était né de la cuisse de Jupiter et que c’était le dieu de la vigne et du vin (voir Bacchus, son double romain). Je ne savais pas que c’était la figure de l’Autre, de l’ailleurs et qu’il nous renvoyait à la nécessaire présence de l’Autre. Dionysos est un dieu à part. Né des amours de Zeus et d’une mortelle, Sémélé, on dit de lui qu’il a quelque chose d’oriental, qu’il n’a pas l’allure d’un Grec de « pure souche » mais qu’il a l’air de ce que les Grecs nomment un « métèque », un étranger. Pis encore, pour échapper à la vengeance d’Héra, la femme de Zeus, il est déguisé en fille dans un monde qui ne valorise que les hommes dans l’espace public (Voir Luc Ferry, La sagesse des mythes). C’est le dieu de l’illusion et donc du théâtre. Il cultive la folie, la « mania » et l’excentrisme. A quoi sert ce mythe ? Que nous enseigne t-il ? Jean-Pierre Vernant nous le révèle à la fin de l’entretien. Si l’on ne sait pas faire une place à l’Autre, à la folie, à la transgression on est bientôt possédé par l’Autre, par la folie, par la transgression. C’est ce qui arrive aux dignes matrones de Thèbes qui s’en vont « battre la campagne ». C’est aussi ce qui arrive au héros du roman de Joseph Conrad :  Un paria des îles.
Vous noterez la singulière actualité des propos de Jean-Pierre Vernant. Pour la petite histoire,  vous noterez également qu’au début de l’entretien l’helléniste rend hommage à son maître Louis Gernet. Ce patronyme ne vous est pas inconnu. Louis Gernet est le père du sinologue Jacques Gernet.

D’origine polonaise, Joseph Conrad (1857-1924) partit à dix-sept ans pour Marseille afin de devenir marin. Il navigua sur des navires français avant d’obtenir ses brevets d’officier dans la marine marchande britannique et de devenir l’un des plus grands écrivains de langue anglaise. C’est le grand romancier de l’ailleurs. Peter Willems, le héros d’un Paria des îles est un Blanc de pure souche sûr de la supériorité de sa race. Mais voilà, il tombe « en passion » pour une fille des îles, pour une sauvage. Il ne saura pas faire une place à l’Autre, il sera possédé par l’Autre. Ce rejet des autres, ce rejet de la différence le conduira à une folie proprement dionysiaque et à la mort.
Conrad décrit en des termes très forts cette attirance/répulsion pour l’Autre : Il était emporté par une marée de haine, de dégoût, par le mépris d’un Blanc pour un sang qui n’est pas le sien, pour cette race qui n’est pas la sienne ; pour la peau noire, pour les cœurs faux comme la mer, plus sombres  que la nuit. Ce sentiment de répulsion dominait sa raison lui donnait la certitude absolue qu’il était impossible vivre dans l’entourage d’Aïssa. Il insista passionnément pour qu’elle acceptât de s’enfuir avec lui, parce que, de tous ces gens abhorrés, il ne voulait que cette seule femme, mais il la voulait loin d’eux, loin de cette race d’esclaves et d’assassins dont elle était issue. Il la voulait toute à lui, loin de tous, en sécurité dans une solitude sans bruit. Pendant qu’il parlait, sa colère et son mépris s’exacerbèrent, sa haine tourna presque à la peur ; et son désir pour Aïssa devint immense, brûlant, illogique impitoyable, envahissant tout son être, plus fort que sa haine, plus fort que sa peur, plus profond que son mépris –irrésistible et fatal comme la mort.
Voici ce qu’écrit J-M G Le Clézio, un autre grand écrivain de l’ailleurs, à propos de ce roman : Je sens ici, à un point presque intolérable, cette quête incessante de l’autre. L’amour, la folie d’une passion sont dans cette brûlure.

Jean-Louis  

mercredi 4 mai 2016

La Bible, la Théogonie d'Hésiode, le Yi Jing


                                                                             Hésiode

Ce petit article pour donner une réponse à la question que nous nous posions dans les messages précédents : pourquoi la pensée chinoise a relativement peu emprunté les voies de la théologie et de la mythologie pour expliquer le commencement et le fonctionnement du monde ?

Nous sommes partis d’une remarque de Françoise signalant le caractère corrélatif (la couleur bleu/vert est associée au printemps et à l’élément bois)  et changeant de toute réalité (les couleurs sont des étapes de transformation)

Caractère corrélatif :
Les réalités au lieu au lieu d’être conçues comme des substances stables indépendantes les unes des autres sont perçues dans un système de correspondances. Les réalités sont corrélées à d’autres en fonction d’une analogie de structure ou de fonctionnement.

Ainsi « l’élément/agent bois » est corrélé au printemps et à la couleur vert/bleu car ils évoquent tous les trois la vitalité et le renouveau. Ces correspondances s’étendent à d’autres domaines de la réalité. A chaque saison correspond une bonne pratique de la médecine, de l’hygiène, de l’alimentation.(Une personne plus versée que moi dans ces pratiques pourraient peut-être développer).

Ce caractère corrélatif de toute réalité est clairement souligné par Anne Cheng dans son Histoire de la pensée chinoise : Il résulte (du caractère corrélatif de toute réalité) une vision du monde, non pas comme un ensemble d’entités discrètes et indépendantes dont chacune constitue en elle-même une essence, mais comme un réseau continu (un continuum) de relations.

Caractère changeant
Ces systèmes de correspondances « s’emboitent » dans un cycle d’engendrement/mutation/transformation.
Ainsi le système de correspondances Bois/printemps/est/Bleu-vert engendre le système de correspondances Feu/été/sud/rouge. On le voit les « éléments/agents », les saisons de l’année, les directions, les couleurs sont bien, comme l’indiquait Françoise, des étapes de transformation. Le modèle (paradigme) de toutes ces mutations/transformations est le couple Yin/Yang. Le couple Yin/Yang est le modèle des opposés complémentaires qui s’engendrent et se succèdent l’un à l’autre.

Nous en savons maintenant assez pour répondre à la question posée au début de cet article. La solution chinoise apportée au problème de l’apparition des êtres et au fonctionnement du monde apparaîtra dans son originalité si on la compare à celles fournies par la Bible et la mythologie.

La Bible, la Théogonie d’Hésiode, le Yi Jing
La Bible commence par la fameuse phrase : « Au commencement, Dieu créa les cieux et le terre ». Ainsi est posée l’existence d’un Dieu, Sujet créateur extérieur à la création.

La réponse de la mythologie grecque à la question du commencement et de l’ordonnancement du monde se trouve principalement dans la Théogonie d’Hésiode (VII° siècle avant J.C). La Théogonie (mot qui signifie naissance des dieux) est un poème où Hésiode raconte la naissance des dieux, leurs combats, leur rapports avec les hommes et après bien des aventures l’ordonnancement du monde par Zeus le roi des dieux. Si vous souhaitez découvrir facilement ces récits magnifiques qui sont, comme la Bible, au fondement de notre culture vous pouvez le faire à travers les DVD de Jean-Pierre Vernant déjà cités ou grâce au livre de Luc Ferry  La sagesse des mythes.

Venons en à la vision chinoise. En tête du Yi Jing, deux figures. La première est composée uniquement de traits yang : c’est qian, l’initiateur, la capacité initiatrice. La seconde, composée uniquement de traits yin, se nomme kun, la capacité réceptrice. Par le jeu et l’alternance de ces deux capacités les dix mille êtres vont sortir du vide et de l’indétermination pour entrer dans le plein et le déterminé, vont passer, selon la terminologie chinoise, du virtuel au manifeste. Ce passage se fait spontanément, de soi-même (notion de ziran traduit en général par « de soi-même ainsi ») sans l’intervention d’un Dieu ou de dieux.

Anne Cheng résume parfaitement la vision chinoise : La conception chinoise de la réalité comme continuum tend à privilégier la notion de rythme cyclique…plutôt que celle d’un commencement absolu ou d’une création ex nihilo. Si les textes chinois font occasionnellement référence à des représentations cosmogoniques (mythologiques) de l’origine ou de la genèse du monde, celui-ci est représenté de manière prédominante, comme allant « de soi-même ainsi » suivant un processus de transformation. La réflexion sur les fondements ne se pose guère la question des éléments constitutifs de l’univers et encore moins celle de l’existence d’un Dieu créateur : ce qu’elle perçoit comme premier est la mutation, ressort du dynamisme universel qu’est le souffle vital.

Ces différences de représentations entre la Bible, la Théogonie, le Yi Jing ne sont pas anecdotiques. Elles ont des répercussions dans tous les domaines : philosophique, scientifique, politique, moral, artistique…
Ainsi, par exemple, prenons le domaine de l’art. La conception d’un Dieu créateur extérieur à sa création favorisera la représentation de l’artiste créateur extérieur à sa création, condition, dans le domaine de la peinture de l’apparition de la perspective linéaire longtemps ignoré dans la peinture chinoise qui lui préfère la perspective cavalière. Cela mériterait de nombreux développements. Ne pensez-vous pas ?

Jean-Louis