mardi 25 mars 2008

Le débat sur l'altérité

2. Les protagonistes

Billeter est davantage sinologue que philosophe. Son langage n’est pas très précis, il n’a pas de démarche ou de stratégie claire dans son travail, mais son style est très compréhensible. Billeter a "trouvé" quelque chose dans sa traduction de Zhuangzi et cherche à le faire partager. En bon pédagogue, il pense que tout le monde peut comprendre Zhuangzi alors que c’est un auteur qui a toujours été présenté comme très difficile. Il extrapole cette proximité à la pensée chinoise et critique ceux qui la présentent comme inabordable ou trop différente comme Jullien. Vis-à-vis de Jullien, Billeter a un ton professoral légèrement condescendant avec des expressions du type « votre travail est intéressant mais vous avez oublié », « vous n’avez pas vu que », ton qui oblige la personne à qui s’adresse ce discours à défendre son point de vue et à ce titre il a parfaitement réussi.

Jullien est un philosophe qui utilise la Chine à des fins philosophiques. Il est donc plus philosophe que sinologue. Quand Jullien dit que « la sinologie, en exigeant de nous un tel savoir, si minutieux, si laborieux, jamais atteint, nous désapprendrait-elle à ce point à penser ? », on comprend qu’il ne soit guère apprécié des sinologues. Mais son langage est précis, sa démarche est rigoureuse, mais comme sa lecture est plus difficile, il est sans doute moins bien compris du grand public. Sa réponse à Billeter l'oblige à ré expliquer sa démarche mais on sens qu'il n'aime pas faire de la pédagogie, « dur travail de la pédagogie ! » dit il dans une note. Vis à vis de Billeter, il a ton méprisant du chercheur de haut niveau qui dit que son contradicteur ne l’a pas lu, qu’il n’a rien compris, qu’il est nul (« pensée faible »), qu’il va lui clouer le bec (« requiem ») etc.

Comme quoi, on a beau être un grand sinologue et un grand philosophe, quand il s’agit de différence de point de vue je m’étonne que les philosophies ou la pensée de Zhuangzi n’apportent pas davantage de sagesse et de tolérance à ceux qui les étudient à haut niveau.

Je noterai que de manière curieuse, la forme du discours du livre de Jullien me paraît davantage appartenir à une certaine tradition occidentale (composition, démonstration, induction) alors que celui de Billeter me paraît davantage relever d'une certaine tradition chinoise (résonance avec Zhuangzi).

Olivier

2 commentaires:

Jean-Louis a dit…

Cher Olivier,
J’ai longtemps hésité à mettre un commentaire sur tes derniers messages. Pour exprimer les nuances de ce que je veux dire, il faudrait de longs développements faute de quoi je risque de tomber dans des approximations, des schématisations qui provoquerait un débat sur de fausses bases alors qu’au fond, j’en suis sûr, nous sommes d’accord.
Mardi passé, j’assistai au film « Les toilettes du Pape » présenté dans le cadre du festival latino américain. Très beau film que je te conseille d’aller voir si ce n’est déjà fait. Un des organisateur du festival a dit : « un pays qui abandonne sa culture est un pays qui va mal. » J’ai envie de compléter : un monde ou un pays qui ne respecte pas la diversité, la richesse de ses différentes cultures est un monde, un pays qui va mal.
Dans son commentaire du poème « Nuit de lune » de Du Fu, François Jullien nous montre la richesse de la rencontre de deux cultures : la fécondité de la subtilité allusive du poète chinois, la jubilation de l’explication du philosophe français qui nous permet de mieux comprendre la beauté, la profondeur du poème.
Respect de la diversité des différentes cultures, préservation de leur richesse, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il n’y a pas de valeurs universelles.
Peut-être un jour nous parviendrons à publier notre petite introduction à la culture chinoise. J’évoquai, ce matin au téléphone avec Françoise, le phantasme de voir d’autre associations d’amitiés inter pays publier des introductions aux différentes cultures. Il faut bien continuer à rêver…
Jean-Louis

Olivier a dit…

Cher Jean Louis,

Tout à fait d'accord avec toi.
Ce que tu dis sur le non respect de la diversité des cultures est malheureusement terriblement d'actualité en ce moment.

J'ai beaucoup aimé ton analyse du poème sur la nuit de lune.

Bien à toi

Olivier