
Cette belle calligraphie représente le caractère qui signifie larme.
A gauche : la clef de l’eau, à droite un œil stylisé.
Elle se contemple et elle se lit. Dans nos échanges sur le forum (plaidoyer pour un cancre), nous avons vu que le caractère wen dans sa graphie originelle illustrait la proximité entre la peinture et l’écriture chinoises. Ce thème est développé dans le livre d’Anne Kerlan-Stephens et Cécile Sakai : « Du visible au lisible ». Elles citent Zhang Yanyuan qui dans un texte fondateur du IX° siècle écrit :
« En ce temps là, écriture et peinture étaient de forme similaire, on ne les distinguaient pas encore …Comme il n’existait nulle façon de transmettre les idées, il y eut l’écriture, comme il n’existait nulle façon de rendre visible les formes, il y eut la peinture : telle était l’intention du Ciel, de la Terre et des Sages ».
Cette calligraphie pourrait illustrer un des thèmes du Rêve dans le Pavillon Rouge : la souffrance des femmes que Cao Xueqin a connu dans sa jeunesse et dont il veut conserver la mémoire : souffrance des femmes vendues, souffrance des femmes battues, souffrance des femmes victimes d’un mari violent (thème récurrent dans le roman).
Ce thème est annoncé dans un beau prologue où l’auteur expose le projet de son livre: « Demeurant à présent en proie aux vents et poussières de ce bas monde, sans avoir en rien, réussi à rien me revient brusquement le souvenir de toutes les filles et jeunes femmes dont j’étais naguère entouré; et je découvre en les comparant consciencieusement les unes aux autres et à moi-même, que par leurs comportements et leurs discernements, elles m’étaient toutes supérieures …je ne saurai à aucun prix les laisser toutes ensemble s’éteindre dans l’oubli ».
Il est repris dans un passage qui illustre bien les propos d’Anne Kerlan-Stephens et de Cécile Sakai : « la pratique de l’écriture idéographique et une certaine éducation du regard ont formé un modèle de réception esthétique original où l’interprétation, la recherche de l’implicite jouent un grand rôle. Cette pratique donne à voir et à lire des significations inattendues, secrètes ou parallèles ». Voici ce passage.
Au début du roman Jade magique fait un rêve prémonitoire où des petites servantes viennent lui présenter, des deux mains, un thé merveilleux :
«Ce thé, lui dit l’Immortelle, se récolte dans la Caverne aux Exhalaisons de Fragrances, des Monts de Libération des Printemps…Il est infusé dans la rosée nocturne que retiennent les fleurs et les feuilles des plantes surnaturelles. On le nomme « Mille rougeurs dans un même creux » ».
Or, le rouge et les fleurs sont les symboles des filles et le mot qui se traduit par creux, en chinois, est homophone d’un mot qui signifie « pleurer ». Le nom du thé peut donc également signifier : « toutes les filles pleurent ensemble ».
Peut-être la personne d’origine chinoise, spécialiste du Rêve pourra nous écrire cette expression en chinois.
Nous retrouverons cette approche de la réception esthétique en visitant les jardins de Suzhou.
A suivre,
Jean-Louis