jeudi 4 mars 2010

Flot de traductions


Le mardi, avant d’aller aux répétitions de notre chère chorale (répétitions qui, en ce moment, consistent à déguster les bonnes pâtisseries de Christiane et de Xiao Yang) je vais, en général, faire un tour dans ce temple marseillais de la culture : la bibliothèque de l’Alcazar.
Mardi dernier, j’étais au troisième étage dans le rayon « philosophie », à la recherche de livres sur Confucius en vue de préparer une prochaine conférence que nous avons prévu de faire avec Françoise. Soudain sur le rayon des revues, je repère un exemplaire récent de La Pensée , une revue marxiste où figurait un article de mon ancien professeur de philosophie, Lucien Sève. L’objet de cet article était : l’évolution des traductions de Marx. L’auteur soutenait la thèse que les traductions de Marx dépendent du contexte historique et idéologique dans lequel elles sont faites. Par exemple, un spécialiste de la pensée marxiste reconnaitra si une traduction a été faite avant ou après les travaux de Louis Althusser qui, ceux qui ont connu mai 68 s’en souviennent, a été une des figures emblématiques de l’époque. Althusser avait une lecture "structuraliste" de Marx. Mais nous étions alors en pleine vogue du structuralisme.
Cet article rejoignait une des préoccupations que j’ai tenté d’exposer dans ma conférence : on projette toujours dans une rencontre, une lecture, une traduction ses présupposés intellectuels et moraux.
J’allais en avoir une illustration supplémentaire en commençant la lecture du Confucius de Jean Lévi paru aux éditions Albin Michel, 2003.
L’auteur juxtapose différentes traductions du fameux passage des Entretiens où Confucius jette un regard en arrière sur sa vie au soir de celle-ci. Pour ne pas faire trop long dans cet article, je me bornerai à citer quelques unes des traductions de la quatrième ligne : « A cinquante ans … ».
Voici la première. Elle est du Père Séraphin Couvreur, un jésuite !!!
« A cinquante ans, je connaissais les lois de la Providence »

La seconde est d’Anne Cheng dans une traduction publiée en 1981
« A cinquante ans, je connaissais les décrets du Ciel »

La troisième est de Léon Vandermeersch :
« A cinquante ans, je compris le mandat du Ciel »

On le voit, ces traductions sont très proches. Anne Cheng et Léon Vandermeersch ont seulement remplacé la notion chrétienne de « lois de la Providence » par les notions plus « chinoises » de « décrets » ou de « mandat » du Ciel. Ces traductions ont pour point commun de décrire une progression de Confucius vers la Connaissance.

Jean Lévi propose une autre traduction qui, au lieu de décrire une progression dans la connaissance, montre plutôt une prise de conscience par le Maître de ses limites :
« A cinquante ans, je connus mon lot ».
Anne Cheng, dans sa leçon inaugurale au Collège de France le 11 décembre 2008, donne une nouvelle traduction qui se rapproche de celle de Jean Lévi :
« A cinquante ans, je savais à quoi j’étais destiné »

On le voit, ces traductions induisent une lecture assez différente. Dans les trois premières on voit un Sage progressant sur le chemin de la connaissance, dans les deux dernières ont observe un homme prenant conscience de ses limites, de son lot.

Quels enseignements tirer de ce qui précède ?
- Une leçon d’optimisme. Sans doute, mais avec prudence. Car si la connaissance progresse nous avons-nous aussi nos mythes. C’est seulement le manque de recul qui nous empêche de les reconnaître comme tels. Et certainement, la vision actuelle, présentée comme objective sera un jour dépassée et remise en cause.
- Une leçon de pessimisme. La connaissance est impossible. Certainement pas. La connaissance est faite de toutes ces approches successives. C’est au lecteur de choisir. Mais encore faut-il lui en laisser le choix en lui présentant les différentes interprétations possibles.
- Plutôt me semble t-il une leçon de modestie. Il est, à cet égard, intéressant de voir comment, à vingt sept ans de distance, Anne Cheng "revisite" sa traduction des Entretiens. Je rêve de débats où les intervenants ne diraient pas voici la vérité, mais voici mon interprétation, allez vite voir ce que dit le voisin.

Au fait, comment nos ami(e)s chinois(e)s traduiraient-ils cette quatrième phrase « a cinquante ans … » ?
Jean-Louis

12 commentaires:

Anonyme a dit…

Coucou, cher JL
Merci de votre article.
Après la relecture, je pense que la plupart de lecteurs vont s'apercevoir encore une fois, comme moi, la richesse de la philosophie chinoise,la sagesse des ancêtres chinois et la beauté de la langue chinoise.
Parmi toutes ces traductions magnifiques, je préfère "« A cinquante ans, je savais à quoi j’étais destiné »
C'est à cet âge mûr de 50 ans que l'on peut parvenir, à peine, à connaître soi-même,points forts et faibles, à connaître ses limites, à connaître ses succès ainsi que ses défaites dans la vie professionnelle ou privée, à mieux comprendre ses expériences, bonnes ou mauvaises,à remercier aux gentils, à pardonner soi-même et pardonner les gens qui étaient méchants envers lui, à mieux savoir sur quelle bonne voie que l'on continuera sa vie avec plus de sagesse et plus de sérénité, etc,etc.
Vive la spendide de la culture des êtres humains!
*** *** ***
Flot de désirs forts pour se jeter au fond de la culture chinoise

Françoise a dit…

Impressionnant! Cela me donnerait presque envie de me remettre au travail!

Anonyme a dit…

Je suis assez admiratif de cette analyse. Que disait Confucius à quatre vingt ans? Qu'il a sans doute connu un enthousiasme serein, calme, équilibré. C'est ce que je souhaite à mes amis. C'est ce que je vous souhaite.
JP Lançon

而立之年 a dit…

C'est dommage que au final Confucius s'est éteint à 72 ans. Pas encore eu l'occasion d'élargir son analyse.

je suis tout à fait d'accord que "la traduction va avec le temps".

Ce texte était à l'origine pour parler les différents étapes d'études, d'intéressé à parfaitement maitrisé. Mais la plupart de gens le comprend pour des différents étapes de la vie: à 50 ans, je savais le mandat du Ciel. Pour moi c'est une traduction plus mot à mot, pour laisser les gens à comprendre à sa manière ce que c'est le "mandat du Ciel".

Encore un avis perso:

Donc après les 40 ans qui où j'ai résoulu les doutes de la vie, j'ai compris "mon destin", "à quoi j'étais destiné", non seulement les points forts et faibles, mais ma vocation "désignée par le Dieu". Encore 10 ans à faire avant d'arriver aux 60 ans, où 花甲之年, qui est 5 fois le cycles complets de zodiac: le moment de récolte.

nicole a dit…

comme quoi on tourne on vire et on revient aux récoltes et moissons

Jean-Louis a dit…

而立之年, merci pour ce beau commentaire. La précision selon laquelle ce texte concernait à l’origine les étapes des études est intéressante.

Je suis quant à moi, arrivé à cet âge de cinq fois douze années, le temps de la récolte. Je ne sais pas si je le vis comme cela. Peut-être n’ai-je pas suffisamment planté dans mes soixante premières années.

En vue d’une conférence prévue avec Françoise, j’ai commencé à lire des études sur Confucius. Et je commence à prendre conscience de l’extrême difficulté de la tâche. Dans la mesure où tu as un peu de temps disponible, ce serait un plaisir, je pense que Françoise ne me démentira pas, d’avoir des échanges avec toi sur ce sujet que tu as l’air de bien connaître.
Jean-Louis

Françoise a dit…

Voici trois autres traductions :
Rémi Mathieu in : Philosophes confucianistes, Bibliothèque de la Pléiade
« A cinquante ans, je comprenais les dispositions du Ciel »

André Lévy, Flammarion
« A cinquante ans, je connaissais le destin que m’avait imparti le Ciel »

Pierre Ryckmans (alias Simon Leys), Gallimard, Folio :
« A cinquante ans, j’ai découvert la volonté du Ciel »

C'était juste pour insister sur la difficulté du propos.
Je vois 2 raisons à ces différences, bien sûr les particularités de la langue chinoise et surtout le chinois classique, peu de liaisons grammaticales et donc un grande ouverture des possibilités de traductions ; mais aussi une plus triviale : l'attrait, voire la mode, pour la philosophie chinoise et l'absence de corpus de textes en français qui seraient reconnus par la mouvance sinologique favorisent une abondance d'éditions et donc de traducteurs et pourrait-on les justifier sans des différences de traductions?
Bon, il y a du travail! et la collaboration d'une spécialiste chinoise sera la bienvenue.
Juste une question : qui est notre commentatrice anonyme?

Nicole a dit…

Ne pourrait on penser qu'il s'agisse d'un mystérieux ami chinois et non une commentatrice anonyme.
Il n'y a donc pas la seule traduction qui soit sujète à interprétation!

Françoise a dit…

Merci Nicole, je n'y avais pas pensé et suis allée trop vite.
Si tout le monde signait ses commentaires, ce serait quand même bien!

Nicole a dit…

un indice
il s'agirait d'une personne d'une trentaine d'années
à part ça niente cose
c'est vrai tu as raison ce serait mieux si la personne se faisait connaitre

Françoise a dit…

Le mystère est levé : il s'agit bien d'une super jeune femme de 30 ans
(而立 = ér lì = 30 ans).

Jean-Louis a dit…

Ah, comme j’aimerais faire une conférence sur les baleines ! C’est ce que je disais hier à midi à un ami qui se passionne pour ces mammifères marins. Voilà un sujet massif et reposant qui certainement ne se dérobe pas comme peut le faire Confucius.

Un peu plus tard, je confiais mes doutes à un autre ami qui me répondit « oui, mais les baleines n’ont peut-être pas autant influencé l’humanité que Confucius ».
Comme en écho, je lisais, hier soir, un petit texte d’Anne Cheng où en vingt pages lumineuses elle explique en quoi le message de Confucius peut être universel. Ces lignes m’ont fait penser au film de François Truffaut : « l’enfant sauvage ». Quel rapport entre Confucius et l’enfant sauvage ? Je ne le dirai pas ici, il faut bien en laisser un peu pour la conférence.

Pour en revenir aux différentes traductions proposées de la phrase « à cinquante ans … », il me semble qu’elles peuvent être classées en deux catégories. D’une part celles qui en gros disent « A cinquante ans, je connaissais les décrets du Ciel en général », d’autre part celles qui précisent « A cinquante ans, je connaissais les décrets du Ciel me concernant ».
Notre mystérieuse commentatrice, super jeune femme de trente ans, suggère de ne pas choisir. Peut-être a-t-elle raison. Cela me fait penser à ce que nous disait notre amie Céline à propos de la fin des romans chinois. Les Chinois préfèrent les fins ouvertes qui permettent au lecteur d’imaginer ce qu’ils souhaitent. Cela me fait également penser à la belle phrase d’Henri Michaux : « Comme fait la nature, la langue en Chine propose à la vue et ne décide pas ».
Jean-Louis