samedi 19 mars 2016

Courez au cinéma!



Je suis allée hier voir The Assassin , film du réalisateur taïwanais Hou Hsiao-hsien, sorti en 2015 et prix de la mise en scène à Cannes.
C’est peu dire que j’ai été émerveillée par ce film. Je compte d’ailleurs bien le revoir car je suis sûre de n’avoir pas pu en saisir toute la richesse.
Ce film n’est pas seulement un film  de 武俠片 (wǔxiá piàn )« film de héros martial », c’est à l’origine un , chuánqí plutôt une nouvelle fantastique.
Quelques éléments glanés sur l’internet :
En Chine, au IX siècle (dynastie Tang), Nie Yinniang revient dans sa famille après de longues années d’exil. Son éducation a été confiée à une nonne qui l’a initiée dans le plus grand secret aux arts martiaux. Véritable justicière, sa mission est d'éliminer les tyrans. A son retour, sa mère lui remet un morceau de jade, symbole du maintien de la paix entre la cour impériale et la province de Weibo (Hubei actuel), mais aussi de son mariage avorté avec son cousin Tian Jian. Fragilisé par les rebellions, l'Empereur a tenté de reprendre le contrôle en s'organisant en régions militaires, mais les gouverneurs essayent désormais de les soustraire à son autorité. Devenu gouverneur de la province de Weibo, Tian Jian décide de le défier ouvertement. Alors que Nie Yinniang a pour mission de tuer son cousin, elle lui révèle son identité en lui abandonnant le morceau jade. Elle va devoir choisir : sacrifier l'homme qu’elle aime ou rompre pour toujours avec "l'ordre des Assassins".
La mise en scène, la photographie sont époustouflantes : « J’affectionne les longs plans séquences qui englobent l’arrière-plan des personnages et le contexte des objets qui les entourent » dit le chef de file de la Nouvelle Vague taïwanaise qui imagine le spectateur «comme assis sur la berge d’un torrent », témoin du calme comme des remous. Quitte à être de force emporté par le courant.



Nous sommes en présence d’une suite de tableaux vivants, semblable à une peinture traditionnelle en rouleau qui crée une lecture fluide et impétueuse comme un torrent.



Les extérieurs ont été tournés en Mongolie intérieure et dans la Province de Hubei, les paysages en sont magnifiques.



Le film est riche aussi d’indications sur les codes vestimentaires et décoratifs et sur les rituels de la Chine à cette époque.
J’ai trouvé des éléments intéressants sur ce site :
Beaucoup de ces récits font apparaître  des personnages de femmes dotées de pouvoirs exceptionnels, capables d’accomplir des missions salvatrices. Comme le xia,  la nüxia est à l’origine née d’événements réels, mais transformée par la fiction.
Ce qui caractérise ensuite la nüxia, ce sont ses pouvoirs magiques, son arsenal de potions et pilules qui lui confèrent des capacités martiales hors du commun, comme s’il fallait pouvoir expliquer comment un faible corps de femme pouvait acquérir une résistance et une force capables de l’affranchir de la pesanteur ordinaire pour lui faire franchir des murs d’un bond et des centaines de lis d’une seule traite. La nüxia est une création de l’imaginaire taoïste, et qui le restera même quand ses pilules seront délaissées pour la maîtrise du souffle - du qi.
La nüxia est salvatrice, elle lutte contre le désordre et l’injustice ; en même temps, cependant, elle est, de par son indépendance même, et parce qu’elle est femme, se voulant indépendante, un défi à l’ordre de la société traditionnelle. La nüxia est un électron libre et, à l’origine, sous les Tang, dénuée de toute émotion ; l’émotion viendra plus tard, sous les Song, sous l’influence d’autres genres littéraires.    
Dans les chuanqi, c’est la tension née de cette identité ambiguë qui fait la force de ces personnages : formée pour agir (et tuer), la nüxia disparaît quand elle a achevé sa mission, on ne sait où, mais le plus souvent dans quelque caverne d’immortel taoïste. Les récits eux-mêmes sont écrits dans un style qui traduit la tension entre le réalisme des descriptions factuelles et le surnaturel des éléments de l’histoire qui sont justement là pour la rendre crédible.... les nüxia sont des personnages de légende, mais ancrés dans la réalité.


De  plus, voici ce qui est raconté dans la nouvelle d’origine et qui nous révèle les événements précédant ceux du film : « Nie Yinniang, qui naquit au cours de l’ère Zhenyuan des Tang, était la fille de Nie Feng, généralissime de Weibo. Alors qu’elle avait juste dix ans, une nonne qui mendiait sa nourriture dans le domaine de Nie Feng la vit. Admirant cette enfant, elle déclara : « Je demande à votre excellence de me laisser emmener votre petite fille pour l’éduquer. » Nie Feng entra dans une grande colère et injuria la nonne. Celle-ci rétorqua : «Enfermeriez-vous [votre fille] dans un coffre en fer, elle n’en sera pas moins enlevée bientôt. » La nuit tombée, on perdit en effet toute trace de Nie Yinniang. Nie Feng, affolé, ordonna des recherches, mais aucun indice ne fut trouvé. [Depuis,] les parents, impuissants, tombaient en larmes en se regardant à chaque fois qu’ils pensaient à leur fille.
Le film commence là : « Cinq ans plus tard, la nonne ramena Yinniang dans son foyer et dit à Nie Feng : « Son éducation est terminée, veuillez la recevoir. » Puis elle disparut subitement.
Toute la famille se réjouit, le cœur serré. Lorsqu’on lui demanda ce qu’elle avait appris, elle répondit : « Au début, je ne faisais que réciter les textes sacrés et déclamer des incantations, rien d’autre. » Nie Feng n’en crut rien, et il insista de tout son cœur [pour qu’elle parle]. Yinniang demanda : « Comment faire ? Je crains si je dis la vérité que vous ne me croyiez pas.»  Nie Feng la rassura : « Ne dis donc que la vérité. » Yinniang raconta alors [son histoire] : « Lorsque la nonne m’enleva, nous marchâmes d’abord je ne sais combien de lieues. A l’aube, nous arrivâmes à l’entrée d’une vaste grotte, large de plusieurs dizaines de pieds, solitaire et désertée. Les singes pullulaient dans une forêt très dense. Se trouvaient déjà là deux filles, âgées elles aussi de dix ans, intelligentes et d’une grande beauté. Elles ne mangeaient pas, et étaient capables de courir en volant le long des falaises, de grimper aux arbres telles de vifs macaques, sans aucun faux-pas. La nonne me donna une pilule, puis me fit régulièrement manier une épée précieuse, dont la lame était longue de plus de deux toises (une soixantaine de centimètres), si aiguisée qu’elle tranchait un poil volant dans l’air. Elle m’enseigna également à grimper à la suite des deux autres filles, et petit à petit j’eus l’impression que mon corps devenait aussi léger que le vent. . Au bout d’un an, j’attaquais les singes et pas un n’en réchappait. Puis, j’attaquais les tigres et les léopards, leur tranchant la tête avant de m’en retourner. Au bout de trois ans, je sus voler, et la nonne m’envoya attaquer les aigles et les faucons. Je ne les manquais jamais. La lame de mon épée fut progressivement réduite à cinq pouces, et les oiseaux en vol la rencontrant [mouraient] sans savoir d’où [le coup] venait. ..." »
 « "... Lors de la quatrième année, la nonne laissa les deux autres filles garder la grotte, et m’emmena dans une grande ville, que je ne saurais situer. Elle désigna alors un homme, me passa en revue tous ses crimes, puis me dit : « Tranche-lui la tête pour moi, sans qu’il ne se rende compte de rien. N’aie pas peur, c’est aussi facile que [de tuer] un oiseau en vol. » Elle me donna alors un poignard en forme de corne de bélier, dont la lame faisait trois pouces. Ainsi, j’assassinai cet homme dans la ville, en plein jour, sans que personne ne s’aperçoive de rien. Je mis sa tête dans un sac et la ramenai à l’auberge où vivait mon maître. A l’aide d’une potion, elle la métamorphosa en eau. Lors de la cinquième année, elle me donna une nouvelle mission :
« Le haut fonctionnaire untel est un criminel, il a mené à la mort de nombreux innocents. Tu pourras t’introduire le soir en sa demeure, et me ramener sa tête. » Je pris mon poignard, m’introduisis dans sa maison en traversant la rainure des portes, sans rencontrer aucun obstacle, puis me mis à l’affût sur une poutre. Une fois la nuit tombée, je pris sa tête et m’en retournai. La nonne était furieuse : ‘Pourquoi as-tu autant tardé ?’ Je lui répondis : ‘J’ai vu cet homme devant moi jouer avec un enfant, c’était charmant, je n’ai pas pu le tuer à ce moment-là.’ La nonne me fit de sévères reproches : ‘La prochaine fois que tu rencontres ce genre de type, prends d’abord la vie de ceux qu’il aime, et tue-le ensuite.’ Je la remerciai, et elle m’annonça alors : ‘Je vais t’ouvrir l’arrière du crâne et y glisser ton poignard sans te blesser. Tu n’auras ensuite qu’à le tirer lorsque tu en auras besoin.’ Elle ajouta : ‘Tu maîtrises désormais parfaitement ton art, tu peux rentrer à la maison.’ Et c’est ainsi qu’elle me ramena, en me disant que nous nous reverrions dans vingt ans. » En entendant ce récit, Nie Feng fut terrorisé. De plus, Yinniang disparaissait la nuit tombée, et ne revenait qu’avec l’aube. Son père n’osa plus l’interroger à ce sujet, et à cause de tout cela, il ne la chérit plus comme auparavant. »


Françoise

2 commentaires:

Jean-Louis a dit…

Merci pour cet article très complet une belle introduction aux chuánqi. J'aime beaucoup cette atmosphère étrange des nouvelles fantastiques que j'avais déjà trouvée dans les "Contes de la lune vague après la pluie" un film japonais de Kenji Mizoguchi.

Je me suis donc précipité sur "allociné" et là j'ai constaté que le film ne se jouait plus qu'en soirée au Chambord ou à l'Alhambra à Saint Henri. Au Chambord il est déprogrammé à partir de mercredi.

Je crains donc de ne pas courir assez vite pour le voir. Dommage!
Jean-Louis

blogchinafi a dit…

Il reste lundi a-m