vendredi 18 février 2011

Le nom, la forme, le paysage



Guo Xi (1020-1080) Naissance du Printemps

Dès qu’il ya nom, il y a délimitation ; dès qu’il y a forme, il y a finitude
Wang Bi, Commentaire au Laozi

Dans la mesure où notre entendement et notre perception sont limités, toute entreprise de connaissance scientifique ou de représentation artistique se traduisent par un appauvrissement de la réalité. Voir par exemple le chapitre 2 du Zhuangzi :
Le Dao qui est exposé n’est pas le Dao ; la parole qui discute le pour et le contre n’épuise pas son sujet…

La pensée et l’esthétique chinoises ont été particulièrement sensibles à cette question. Pour la formuler elles ont eu recours aux notions d’indifférencié, de vide, de « il n’y a pas » (wu) d’une part et de manifesté, de plein, de « il y a » (you) d’autre part.
Le vide n’est pas conçu comme le néant mais comme le réservoir de tous les possibles. Le plein c'est-à-dire les êtres, les choses, le langage sont des manifestations finies, différenciées, donc limitées du vide et ne l’épuisent pas.

L’art chinois, nous allons le voir avec la musique et la peinture de paysages, a su fort bien rendre ce passage du vide au plein et de retour au vide.
Yolaine Escande, dans La culture du Shanshui, indique que la peinture de paysages a été fortement influencée par les Etudes du Mystère dont l’un des penseurs fut Wang Bi (226-249) mort prématurément à 23 ans mais dont l’œuvre a fortement marqué la pensée chinoise. Wang Bi insiste sur la complémentarité entre le plein et le vide. Le « il n’y a pas » est complémentaire du « il y a » comme la racine invisible de l’arbre est complémentaire des branches dont le déploiement est le signe manifeste.

Lors de la conférence sur la musique chinoise à la Cité de la musique, Corinne Nouvel fit résonner un gong. Ce fut très impressionnant. Le son (le plein, le manifesté, le « il y a ») naissait du silence (du vide, de l’indifférencié, du « il n’y a pas ») pour y retourner progressivement. Je compris, alors, les notions de son au-delà du son, de parole au-delà de la parole, de mystère au-delà du mystère, de résonnance au-delà des cordes. Le silence n’est pas considéré comme absence mais comme un son au-delà du son. Le son et le silence tirent leur force de leur opposition complémentaire.

On assiste au même passage du vide au plein et du plein au vide dans la peinture de paysage. Prenons, par exemple, le tableau proposé en illustration de cet article. Il est commenté par Yolaine Escande dans sa préface au livre de Guo Ruoxu Notes sur ce que j’ai vu et entendu en peinture.. Un rouleau vertical se contemple, se lit de bas en haut. Le bas du tableau est plein, lourd de la montagne. « Il est exécuté avec un pinceau appuyé, aux traits nets, épais, à l’encre sombre, presque noire. Plus on monte dans le tableau et plus les nuances de l’encre s’éclaircissent, plus le plein laisse la place au vide. Le vide amène enfin, tout en haut, aux caractères d’écriture, à la fois dernière trace symbolique et retour à l’origine du monde ».

Cette phrase fait écho à Anne Cheng dans le chapitre consacré à Wang Bi « le visible a pour fonction de manifester l’invisible, de pointer dans la direction de son origine ». Il en va ainsi dans ce tableau où la montagne pointe en direction du vide.

« La tradition picturale chinoise se donne pour tâche de saisir dans le perceptible et le fini (le trait), l’infini imperceptible (le Dao), dans le momentanément déterminé l’infiniment indéterminé ». Ainsi peut-on voir, dans a peinture de paysage, tableau après tableau, le passage sans cesse recommencé du vide au plein et du plein au vide qui est le mouvement même de l’univers.
Jean-Louis

Les sources de cet article sont :
Anne Cheng, chapitre consacré à Wang Bi dans son Histoire de la pensée chinoise, Essais, Seuil. P 328-335
Yolaine Escande, La culture du shanshui, Hermann

5 commentaires:

Jean-Louis a dit…

Coïncidence.
Hier mon professeur de guitare me donna à travailler le Printemps de Vivaldi. Il me montra sur la partition les silences et me dit que le silence en musique n’est pas considéré comme absence mais se joue comme une autre note.
Il me rapporta également cette phrase que je ne connaissais pas : « après la musique de Mozart, le silence c’est encore du Mozart. »
Je trouvais très intéressant de voir combien ces paroles venaient bien compléter mon article en reprenant parfois, sans les connaître, certains termes.
Jean-Louis

Françoise a dit…

Très intéressant cet article. J'écoute en ce moment une émission sur France inter où l'on parle en particulier de relation à l'autre et de musique, avec le mot chinois correspondant, je vais regarder sur le site s'il y a des références.
Tout ça pour dire que j'ai le sentiment qu'au-delà des phénomènes de mode relatifs à tout ce qui vient de Chine, nous avons vraiment beaucoup à gagner à découvrir cet "autre continent".
Hier, nous avons visité la Sainte Chapelle et le paradigme du yin, du yang et du vide y était tout à fait efficient.
C'est pas clair? Je creuserai une autre fois!
A bientôt.

Olivier a dit…

Ah ! Mais je vois que tu joues de la guitare. A nous deux nous pourrions organiser un beau concert ... de silence ?

Le plein et le vide chinois, les silences de Mozart et même la science et son vide quantique : tout fini par se rejoindre. Mondialisation des idées ?

Jean-Louis a dit…

Cher Olivier, si un jour nous faisons un duo, il vaut mieux effectivement que je m’en tienne au vide, je te laisserai le soin du plein.

Je ne doute pas que l’on puisse retrouver les notions de yin et de yang, de vide et de plein en visitant la Sainte Chapelle, même si, effectivement, cela demande à être un peu « creusé ».

En m’intéressant, ces derniers temps, à l’art chinois, j’ai mieux compris comment la musique et la peinture, que je découvre permettent de mieux comprendre ces notions.
Je me suis rendu compte également que pour commencer à saisir la portée de ces notions, il faut s’en imprégner longuement.

J'aperçois mieux pourquoi l’étude et la compréhension des Classiques passent par une longue fréquentation de ceux-ci, on pourrait presque dire par une immersion en leur sein.
Jean-Louis

Nicole a dit…

fais gaffe à ne pas te néguer!!!