mercredi 4 mai 2016

La Bible, la Théogonie d'Hésiode, le Yi Jing


                                                                             Hésiode

Ce petit article pour donner une réponse à la question que nous nous posions dans les messages précédents : pourquoi la pensée chinoise a relativement peu emprunté les voies de la théologie et de la mythologie pour expliquer le commencement et le fonctionnement du monde ?

Nous sommes partis d’une remarque de Françoise signalant le caractère corrélatif (la couleur bleu/vert est associée au printemps et à l’élément bois)  et changeant de toute réalité (les couleurs sont des étapes de transformation)

Caractère corrélatif :
Les réalités au lieu au lieu d’être conçues comme des substances stables indépendantes les unes des autres sont perçues dans un système de correspondances. Les réalités sont corrélées à d’autres en fonction d’une analogie de structure ou de fonctionnement.

Ainsi « l’élément/agent bois » est corrélé au printemps et à la couleur vert/bleu car ils évoquent tous les trois la vitalité et le renouveau. Ces correspondances s’étendent à d’autres domaines de la réalité. A chaque saison correspond une bonne pratique de la médecine, de l’hygiène, de l’alimentation.(Une personne plus versée que moi dans ces pratiques pourraient peut-être développer).

Ce caractère corrélatif de toute réalité est clairement souligné par Anne Cheng dans son Histoire de la pensée chinoise : Il résulte (du caractère corrélatif de toute réalité) une vision du monde, non pas comme un ensemble d’entités discrètes et indépendantes dont chacune constitue en elle-même une essence, mais comme un réseau continu (un continuum) de relations.

Caractère changeant
Ces systèmes de correspondances « s’emboitent » dans un cycle d’engendrement/mutation/transformation.
Ainsi le système de correspondances Bois/printemps/est/Bleu-vert engendre le système de correspondances Feu/été/sud/rouge. On le voit les « éléments/agents », les saisons de l’année, les directions, les couleurs sont bien, comme l’indiquait Françoise, des étapes de transformation. Le modèle (paradigme) de toutes ces mutations/transformations est le couple Yin/Yang. Le couple Yin/Yang est le modèle des opposés complémentaires qui s’engendrent et se succèdent l’un à l’autre.

Nous en savons maintenant assez pour répondre à la question posée au début de cet article. La solution chinoise apportée au problème de l’apparition des êtres et au fonctionnement du monde apparaîtra dans son originalité si on la compare à celles fournies par la Bible et la mythologie.

La Bible, la Théogonie d’Hésiode, le Yi Jing
La Bible commence par la fameuse phrase : « Au commencement, Dieu créa les cieux et le terre ». Ainsi est posée l’existence d’un Dieu, Sujet créateur extérieur à la création.

La réponse de la mythologie grecque à la question du commencement et de l’ordonnancement du monde se trouve principalement dans la Théogonie d’Hésiode (VII° siècle avant J.C). La Théogonie (mot qui signifie naissance des dieux) est un poème où Hésiode raconte la naissance des dieux, leurs combats, leur rapports avec les hommes et après bien des aventures l’ordonnancement du monde par Zeus le roi des dieux. Si vous souhaitez découvrir facilement ces récits magnifiques qui sont, comme la Bible, au fondement de notre culture vous pouvez le faire à travers les DVD de Jean-Pierre Vernant déjà cités ou grâce au livre de Luc Ferry  La sagesse des mythes.

Venons en à la vision chinoise. En tête du Yi Jing, deux figures. La première est composée uniquement de traits yang : c’est qian, l’initiateur, la capacité initiatrice. La seconde, composée uniquement de traits yin, se nomme kun, la capacité réceptrice. Par le jeu et l’alternance de ces deux capacités les dix mille êtres vont sortir du vide et de l’indétermination pour entrer dans le plein et le déterminé, vont passer, selon la terminologie chinoise, du virtuel au manifeste. Ce passage se fait spontanément, de soi-même (notion de ziran traduit en général par « de soi-même ainsi ») sans l’intervention d’un Dieu ou de dieux.

Anne Cheng résume parfaitement la vision chinoise : La conception chinoise de la réalité comme continuum tend à privilégier la notion de rythme cyclique…plutôt que celle d’un commencement absolu ou d’une création ex nihilo. Si les textes chinois font occasionnellement référence à des représentations cosmogoniques (mythologiques) de l’origine ou de la genèse du monde, celui-ci est représenté de manière prédominante, comme allant « de soi-même ainsi » suivant un processus de transformation. La réflexion sur les fondements ne se pose guère la question des éléments constitutifs de l’univers et encore moins celle de l’existence d’un Dieu créateur : ce qu’elle perçoit comme premier est la mutation, ressort du dynamisme universel qu’est le souffle vital.

Ces différences de représentations entre la Bible, la Théogonie, le Yi Jing ne sont pas anecdotiques. Elles ont des répercussions dans tous les domaines : philosophique, scientifique, politique, moral, artistique…
Ainsi, par exemple, prenons le domaine de l’art. La conception d’un Dieu créateur extérieur à sa création favorisera la représentation de l’artiste créateur extérieur à sa création, condition, dans le domaine de la peinture de l’apparition de la perspective linéaire longtemps ignoré dans la peinture chinoise qui lui préfère la perspective cavalière. Cela mériterait de nombreux développements. Ne pensez-vous pas ?

Jean-Louis

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