mercredi 17 septembre 2008

Au sujet de 宋江 (Song Jiang) et du roman 水浒传 (Au bord de l'eau)


1. Résumé du roman水浒传"Au bord de l'eau"
宋江 Song Jiang est le personnage principal du roman "Au bord de l'eau". Celui ci est victime de grosses injustices de la part de potentats locaux et il ne voit pas d'autres issues que de se réfugier dans la clandestinité et devenir un rebelle. L'auteur du roman lui donnant d'indéniables qualités relationnelles, il va attirer à lui tous les personnages victimes comme lui d'injustices de la part du régime impérial. Sa troupe de rebelles finira par compter jusqu'à cent huit membres émérites. Réfugiés dans leur repaire inexpugnable des marais des Monts Liang 梁山泊dans le Shandong 山东ils recréent une société parallèle parfaitement organisée, véritable empire dans l'empire. L'empereur décide alors de les amnistier et les fait revenir à la capitale avec tous les honneurs. Connaissant la valeur guerrière de cette armée, il décide alors de nommer Song Jiang commandant en chef des troupes chargées de s'opposer aux invasions barbares. Dans les nombreuses batailles contre les barbares au Sud du pays, l'armée de Song Jiang est progressivement décimée. Song Jiang lui même finit empoisonné par des intrigants de la cour, mécontents que l'empereur ait amnistié des rebelles.

2. Les critiques de 宋江 Song Jiang
A. Des amis chinois
Ayant plusieurs fois discuté du roman "Au Bord de l'eau" avec des amis chinois, j'ai observé que beaucoup d'entre eux étaient très critiques vis-à-vis de "Song Jiang", le héros du roman. Certains soulignent son caractère hypocrite et lâche. Pour d'autres il a trahi la bande de rebelles qu'il avait si bien réunie. Pour d'autres encore, il a tué l'un se ses meilleurs compagnons Li Kui, le Tourbillon-noir. Bref, pour eux, c'est un personnage négatif. Nous allons voir que ces amis chinois se situent dans une lignée de critiques qui remonte au 17ème siècle.

B. Mao Zedong 毛泽东
Mao qui, avant d'être président a vécu une expérience un peu similaire à celle de Song Jiang a paraît il lu et relu le roman. Et bien sûr, ayant été jusqu'au bout de sa lutte en prenant le pouvoir en Chine, il a largement critiqué la fin du roman, en faisant porter la responsabilité de la déroute au personnage principal Song Jiang, qui lui n'a pas été jusqu'au bout. On imagine facilement que le pouvoir chinois, par fidélité à Mao, a continué jusqu'à nos jours à entretenir et diffuser cette critique du personnage.

C. Jin Sheng Tan 金圣叹
Il faut encore remonter plus loin encore dans le temps pour trouver l'origine de la critique du héros du roman. Et cette origine vient de l'un des auteurs du roman. On attribue en effet la rédaction de "Au bord de l'eau" à l'auteur 施耐庵, Shi Nai An, et son édition à 罗贯中, Luo Guan Zhong, au 14ème siècle. Luo Guan Zhong, celui là même qui a écrit "Le roman des trois royaumes", 三國演義, semble aussi avoir pris part à la rédaction du roman. Ce sont les auteurs de la version longue, celle là même qui est publiée dans la bibliothèque de la Pléiade. Au 17ème siècle, 金圣叹 Jin Sheng Tan, un écrivain à forte personnalité et passionné du roman "Au bord de l'eau", entreprend de le rééditer en lui adjoignant de nombreux commentaires mais aussi en révisant le style du roman. Mais il ne se borne pas à réviser le style. "Il bannit du titre le qualificatif "de loyauté et de justice" qu'il estime incompatible avec les agissements d'une bande de brigands et surtout il ampute l'œuvre de plusieurs dizaines de chapitres qui ne cadrent pas avec sa conception du livre. Car son dessein est de cristalliser sur le seul Song Jiang, sa bête noire, le coupable majeur en qui il voit le félon type et l'incarnation parfaite de la déloyauté et de l'injustice, la détestation universelle. On voit ici la complexité paradoxale de Jin Sheng Tan : penseur hétérodoxe, il va à rebours des opinions et des usages reçus en mettant sur un piédestal le roman "Au bord de l'eau" mais en vouant aux gémonies Song Jiang, coupable de trahison envers son souverain, il se fait le défenseur de l'orthodoxie morale confucéenne" (extrait de l'introduction au roman de J.Dars).
Cette complexité paradoxale, que décrit Jacques Dars à propos de Jin Sheng Tan, c'est exactement la même que je ressens vis-à-vis de mes amis chinois.

En fait ce qui s'oppose peut être ici ce sont deux points de vue.
Le premier point de vue que je qualifierais de "politique" (Jin Sheng Tan, Mao, mes amis chinois ?) veulent arrêter l'histoire à la victoire des bons sur les méchants. L'important est d'arriver au sommet (et d'y rester !). Et, comme souvent lorsque on est trop obnubilé par l'ennemi à abattre, on finit par l'imiter (théorie du modèle-obstacle).
Le second point de vue que je qualifierais de "humain" (Shi Nai An, Luo Guan Zhong) laisse entendre que derrière les combats et les luttes politiques, il y a aussi des êtres humains qui cherchent le bonheur, l'amour, l'harmonie, la sagesse. La dernière partie d'Au Bord de l'eau montre tous ces valeureux combattants à la recherche de sagesse soit dans une vie simple, soit dans la spiritualité. L'histoire ne s'arrête donc pas lorsque le méchant est à terre, elle continue, c'est peut être même là qu'elle commence vraiment.

3. La mort de 宋江 Song Jiang et de 李逵 Li Kui
Il me semble qu'une bonne illustration de ce qui a été dit ci dessus est le passage de la mort de Song Jiang et de Li Kui, son fidèle compagnon. Alors que la force de Song Jiang réside dans ses qualités relationnelles, celle de Li Kui est essentiellement physique. En bref, c'est une grosse brute mais il est d'une fidélité indéfectible envers Song Jiang. Ils forment un couple inséparable où Song Jiang est la tête et Li Kui les muscles. Combien de fois, Li Kui se retrouvant seul est amené à faire d'innombrables bêtises que toute la bande mettra beaucoup de temps et d'énergie à réparer. Li Kui demande pardon, Song Jiang le boude et lui fait la leçon mais au bout du compte, le couple se reforme.
A la fin du roman, se sachant empoisonné par des intrigants de la cour impériale, mais se refusant à accuser l'empereur, Song Jiang se demande comment va réagir Li Kui. Il le fait venir et il demande à Li Kui, qui ne sait pas encore que Song Jiang est empoisonné, comment il réagirait si il venait à apprendre que la cour avait empoisonné son grand frère. Li Kui immédiatement lui dit qu'il se révolterait contre la cour de l'empereur. Alors Song Jiang lui offre une coupe de vin. Aussitôt la coupe bue, Song Jiang, en versant une pluie de larmes, lui avoue qu'il vient de l'empoisonner. La réponse de Li Kui, à cette terrible nouvelle est la suivante : « C'est bon ! C'est bon ! De mon vivant, je me suis dévoué à votre service, grand frère. Eh bien ! Dans la mort, je continuerai à être un petit fantôme aux ordres de mon frère aîné ! ». Rentré chez lui, il donne ses instructions à ses suivants : « Lorsque je serai mort, dit il, ne manquez surtout pas de transporter mon cercueil au delà de la porte Sud de Chu-zhou, près de l'étang-aux-Persicaires, et de m'ensevelir à côté de mon grand frère ».
Ce passage, lorsque l'on a côtoyé les héros durant quelques deux mille pages, est d'une grande tristesse, d'une grande émotion mais aussi d'une grande beauté. Si, dans l'absolu, il s'agit bien d'un meurtre, je n'y vois pas là d'assassinat crapuleux. La tristesse de Song Jiang, l'acceptation par Li Kui du sort qui l'attend, la fidélité de Li Kui rend la situation beaucoup plus complexe et intéressante. C'est ce qu'a voulu nous communiquer l'auteur du roman, me semble-t-il.

4. Remarques
•La version de Jin Sheng Tan est celle qui est publiée chez Folio. Il y manque toute la fin du roman à partir de la reddition de Song Jiang. Il y manque aussi les très beaux passages de l'illumination de Lu Zhi Shen et de la mort de Song Jiang.
•La célèbre série TV reprend la version longue du roman. Elle prend toutefois des libertés par rapport au roman (notamment sur la mort de Song Jiang et Li Kui).
•Quelques soient les versions du roman, elles ont toutes été écrites en langage "vulgaire", langage méprisé par les mandarins, mais facilement compréhensible par le peuple et donc tout à fait approprié au thème de la révolte.

Olivier.

1 commentaire:

Jean-Louis a dit…

Merci Olivier pour cet article.
J’ai lu « Au bord de l’eau », dans la collection Folio, il y a quelques années. Je ne me souviens plus de tous les détails, mais je conserve de Song Jiang le souvenir d’un héros plutôt sympathique.
Ce qui me frappe ce sont les débats souvent passionnés auxquels se livrent les Chinois quand ils parlent des héros des romans classiques. Débats qui, me semble-t-il, n’ont pas d’équivalant, quand on parle des héros de notre littérature. Je prendrai pour exemple le Rêve dans le Pavillon Rouge que j’ai lu plus récemment. Une des manières de lier conversation avec les Chinois c’est de leur demander leur personnage préféré du livre. Un aimera la Soeurette Lin, l’autre Grade Sœur Joyau …etc.
Pour ma part j’avais bien aimé Grande Sœur Joyau et Bouffée de Parfum. Or une de mes amies chinoises (notre cher professeur Yan) m’a démontré la perversité de ces deux personnages, prétendant même que Bouffée de Parfum était responsable du fait que Nuée d’Azur ait été chassée.
La possibilité de ces débats tient, sans doute, au fait que les auteurs n’ont pas voulu fermer le sens et ont préféré laisser le champs libre à des interprétations multiples. On reconnaît là un trait souvent noté à propos des œuvres chinoises.
Le sujet de ton message, cher Olivier, pourrait faire l’objet de débats bien passionnants.
Jean-Louis